Face à une menace d’extrême droite qui semble se concrétiser un peu plus à chaque échéance électorale, la volonté d’unifier les forces progressistes autour d’un projet politique commun, afin de maximiser les chances de victoire, apparaît souvent comme une solution évidente. Pourtant, l’analyse du champ politique et des logiques électorales invite à en examiner plus sérieusement les limites.
Si l’on se réfère à la situation politique autour de 2026, plusieurs lignes se dessinent à gauche. D’une part, une orientation résolument opposée au néolibéralisme, inscrite dans une volonté de rupture idéologique avec le système économique et ses institutions, portée par des partis « révolutionnaires » comme LO, le NPA ou RP, dont le potentiel électoral demeure limité (cela n’étant pas le symptôme d’une ligne politique moins complète, ce n’est tout simplement pas leur but). D’autre part, une ligne qui partage en partie cette critique mais privilégie un mode d’action réformiste et institutionnel, avec un potentiel (et un historique) électoral nettement plus élevé, incarnée par LFI. Ces deux orientations peuvent encore être lues comme des expressions classiques de la gauche : l’une révolutionnaire, l’autre réformiste, cette dernière apparaissant aujourd’hui radicale mais surtout par contraste avec le déplacement général du champ politique vers la droite, si l’on compare notamment son programme avec celui du Parti Socialiste de 1981(1).
À côté de ces deux pôles subsiste une ligne centriste d’inspiration néolibérale, historiquement portée par le Parti socialiste (le tournant économique connu sous le nom de « tournant de la rigueur » de 1983 marque l’abandon d’une stratégie de rupture avec le capitalisme régulé au profit d’une adaptation à la mondialisation économique et aux contraintes européennes). Celui-ci a montré sa capacité à capter certains affects culturels progressistes tout en accompagnant, voire en consolidant, le système économique existant. Le quinquennat Hollande en reste un exemple marquant : réformes néolibérales(2) , renoncements politiques successifs, émergence d’Emmanuel Macron, soit une période marquée par l’accompagnement enthousiaste du logiciel idéologique dominant et par une progression continue de l’extrême droite dans l’espace électoral, progression qui s’inscrit dans un cycle plus long mais dont le quinquennat Hollande n’a en rien inversé la dynamique. Cette période a aussi, et surtout, contribué à nourrir un profond désenchantement d’une grande partie des classes populaires à l’égard de la gauche politique.
Malgré son affaiblissement électoral en 2022, le Parti socialiste a retrouvé une certaine visibilité grâce aux alliances électorales successives (NUPES puis NFP) et conserve un ancrage territorial majeur, restant le parti français le plus implanté localement. En choisissant de ne pas censurer les gouvernements Macron successifs, le PS s’est inscrit dans une logique institutionnelle qui l’a positionné comme force d’arbitrage. Cette posture vise à apparaître comme responsable et apte à gouverner, mais elle finit par brouiller davantage encore sa ligne politique.
Entre ces forces majeures gravitent EELV, L’Après, Génération.s ou Debout !, formations au poids électoral national plus réduit. Leur participation à une éventuelle primaire commune n’a rien d’étonnant : elles ont peu à perdre, et l’exposition politique qu’offre une telle séquence peut déjà contribuer à maintenir leur existence, au moins pour passer la barre fatidique des 5% (3). La dernière force en présence est le Parti communiste, dont la trajectoire est peut-être la moins lisible. S’il a refusé de participer à la primaire, il n’a pas encore indiqué s’il souhaite s’allier ou faire cavalier seul, considérant que ce parti, malgré un poids électoral mesuré, pourrait jouer un pivot crucial dans la bataille des voix pour le second tour, en dépit même de son logiciel idéologique aujourd’hui largement illisible et brouillé.
Mais cette hypothèse de primaire soulève plusieurs interrogations politiques de fond. Ses partisan.es avancent un argument simple : face à la dispersion des candidatures et au risque d’élimination dès le premier tour, un mécanisme de sélection préalable permettrait d’éviter la division et de maximiser les chances d’accès au second tour. Cet argument repose sur une logique arithmétique compréhensible. Mais il fait l’impasse sur une dimension essentielle : l’élection présidentielle ne se joue pas uniquement sur l’addition mécanique des forces existantes, mais sur la capacité à mobiliser des électorats parfois abstentionnistes ou démobilisés. Or une candidature issue d’un compromis flou risque de produire l’effet précisément inverse de celui recherché.
Comment des partis affichant en principe une hostilité au néolibéralisme, comme Debout !, L’Après ou Génération.s, pourraient-ils accepter de se ranger derrière un candidat socialiste après l’expérience du quinquennat Hollande et ses conséquences politiques jugées dévastatrices ? À l’inverse, peut-on raisonnablement imaginer les figures les plus installées du Parti socialiste soutenir sans réserve une candidature issue d’une gauche plus radicale, par exemple celle d’un François Ruffin ? Comment un parti comme EELV peut-il laisser l’idée d’écologie politique dans les mains d’une primaire qui peut, fonction de qui est élu, soit accompagner le néolibéralisme ou alors tenter de le combattre ? L’aile droite du PS (matérialisée par la candidature de Jérôme Guedj ou plus récemment par le retour de François Hollande) a par ailleurs déjà annoncé ne pas soutenir Olivier Faure dans son entreprise et 500 élu.es et militant.es écologistes ont annoncé dans une tribune vouloir un rapprochement avec LFI aux dépends du PS, la direction du parti ayant annoncé suspendre celles et ceux qui auraient décidé de maintenir leur signature. Ces éléments sont déjà des signes avant coureurs de l’impasse politique de fond induite par cette primaire.
Le problème central réside dans le fait que cette primaire paraît dépourvue de véritable substance politique : elle tente d’agréger des forces dont les orientations restent profondément divergentes, parfois davantage unies par leur position minoritaire que par un projet commun solide. Entre l’orientation réformiste assumée à gauche de LFI et une ligne social-libérale plus compatible avec l’ordre économique existant portée par la ligne centriste du PS, les potentialités politiques restantes apparaissent peu évidentes.
Les alliances construites sans ligne politique clairement identifiable tendent en effet à se repositionner vers le centre. L’expérience récente des unions pour les législatives successives l’a montré : passée l’euphorie de l’échéance électorale, les divergences idéologiques réapparaissent rapidement, rendant difficile toute politique réellement transformatrice. D’une union créée pour empêcher la présence de Bardella au poste de Premier ministre, on se retrouve avec un gouvernement Macron endurci et un Bruno Retailleau à l’Intérieur ; la différence peut à certains égards sembler ténue, renforçant une fois encore la défiance d’un grand nombre envers la politique et ses institutions.
Au-delà de l’erreur stratégique, ce type d’alliance peut aussi contribuer à invisibiliser l’existence d’une gauche plus radicale qui constitue aujourd’hui pourtant sa principale force électorale. Les campagnes de dénigrement successives à son égard tentent de faire oublier son score de 22 % lors de la dernière présidentielle, soit quasiment le même score que Marine Le Pen (environ 420.000 voix d’écart). Par ailleurs, les primaires internes aux mouvements politiques mobilisent généralement un électorat restreint, plus politisé et socialement favorisé que la moyenne, ce qui accentue l’affaiblissement du vote populaire pourtant central dans la stratégie des partis les plus susceptibles de renverser l’ordre établi. Ce mode de représentation risque donc d’accroître encore le décalage avec les classes populaires, pourtant essentielles dans toute stratégie de transformation politique. D’une certaine manière, le premier tour de l’élection présidentielle joue déjà ce rôle de sélection entre différentes sensibilités politiques et permet aux électeur.ices de choisir à quel projet elles souhaitent accorder leur confiance.
Le respect du fait politique et de l’exigence démocratique consiste aussi à ne pas faire le jeu de ceux qui cherchent, par tous les moyens, à faire sortir LFI de l’arc républicain. Car c’est aussi cela que recouvre, au moins en partie, l’hypothèse de cette primaire. Même si LFI était invitée à y participer, la répartition actuelle des rapports de force rendrait largement illusoire, voire politiquement risible, sa participation, compte tenu de son poids politique et électoral largement supérieur (dans le cadre d’une élection nationale) à celui des autres forces concernées. Une telle primaire aurait ainsi pu représenter une opportunité pour marginaliser LFI, voire l’écarter de la course présidentielle, ce qui reviendrait, selon cette lecture, à neutraliser la seule force politique de gauche ayant récemment démontré une capacité crédible à accéder au second tour.
L’exemple américain illustre également les limites de ces logiques : lors de la primaire démocrate opposant Mamdani à Cuomo, la victoire du premier, jugé trop à gauche, n’a pas empêché Cuomo de se représenter ensuite en indépendant lors de l’élection elle-même. L’unité électorale proclamée ne garantit donc pas toujours l’unité politique réelle, surtout lorsqu’une figure réellement marquée à gauche arrive en tête.
Au fond, les alliances ne peuvent durablement tenir que si elles reposent sur un socle programmatique clair et assumé. Sans cela, elles restent des arrangements tactiques fragiles, peu susceptibles de produire un projet politique cohérent capable de transformer la société. Ce type d’alliances est aussi démocratiquement dangereux : elles nient le fait politique au sens du droit pour les individus de s’opposer dans les idées et d’exprimer des désaccords idéologiques de fond. C’est donc d’abord aux organisations politiques de clarifier leurs orientations et de déterminer lucidement avec quelles forces elles souhaitent réellement construire et sur quelles bases, plutôt que de rechercher une unité de façade susceptible de se dissoudre dès que les premières contradictions réapparaissent.
L’unité n’est pas une valeur en soi. Elle ne vaut que si elle repose sur un projet clair, assumé, conflictuel si nécessaire. À défaut, elle devient un simple outil de gestion électorale, déconnecté des attentes populaires. La gauche ne retrouvera une dynamique qu’en assumant ses clivages, en clarifiant ses orientations et en proposant un horizon identifiable. Car faire de la politique, ce n’est pas neutraliser les désaccords : c’est les organiser. Et à gauche aussi, on a le droit de faire de la politique.
1. Le programme du PS de 1981 (110 propositions pour la France) comprenait notamment la nationalisation des principaux groupes industriels et banques.
2. Parmi les principales réformes économiques du quinquennat Hollande figurent notamment le CICE (2013), le pacte de responsabilité (2014), la loi Macron (2015), la loi Rebsamen (2015), la loi Travail dite El Khomri (2016), ainsi qu’une politique de réduction du déficit public conforme aux engagements européens.
3. Règle des 5% : À l’élection présidentielle française, le seuil de 5 % des suffrages exprimés conditionne le niveau de remboursement public des frais de campagne, les candidats en dessous bénéficiant d’un remboursement nettement plus limité.
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