Le progressisme centriste apparaît aujourd’hui comme une réponse raisonnable aux crises contemporaines. Il en constitue pourtant l’une des impasses. Illustration à travers l’exemple d’EELV.
Convoquer le fait politique
Le terreau principal à ce que l’on pourrait qualifier de progressisme centriste semble se trouver auprès de populations qui évoluent dans des milieux urbains, culturels et relativement politisés et où les bonnes intentions progressistes abondent.
Dans ces espaces sociaux, l’affirmation d’une identité de gauche va souvent de soi. Les valeurs d’ouverture, de tolérance et de justice sociale y sont largement revendiquées. Pourtant, une observation plus attentive révèle une tension : malgré ces convictions affichées, ces milieux restent souvent peu enclins à soutenir des transformations économiques profondes susceptibles de remettre en cause l’ordre social existant. Le problème n’est pas moral. Il est structurel : une partie du progressisme contemporain évolue dans un cadre qui limite d’avance l’horizon des transformations qu’il prétend défendre.
La classe culturelle progressiste
Dans les grandes métropoles, une partie importante du milieu progressiste est aujourd’hui constituée de ce que l’on pourrait appeler une classe culturelle progressiste.
Cette classe s’articule autour d’un noyau de salarié.es ou d’indépendant.es travaillant dans les secteurs de la culture, de la communication, de l’enseignement, des médias ou du secteur public. Ces individus bénéficient d’un capital culturel élevé, souvent d’une certaine autonomie dans l’organisation de leur travail et d’un confort matériel relativement stable.
Cette position sociale produit pourtant une situation paradoxale. Ces milieux adoptent volontiers les valeurs culturelles de la gauche comme la défense des minorités, le progressisme sociétal ou l’ouverture culturelle, tout en restant souvent réticents à soutenir des transformations économiques susceptibles de bouleverser les structures sociales dont ils tirent une certaine stabilité.
Ces couches intermédiaires occupent ainsi une place ambiguë dans la dynamique politique contemporaine. Elles possèdent potentiellement les ressources culturelles et symboliques nécessaires pour faire advenir des transformations profondes de la société. Mais elles peuvent également fonctionner comme un tampon social et politique entre les classes dominantes et le reste de la société, contribuant malgré elles à stabiliser l’ordre existant. C’est dans cet écart diffus entre perception et position sociale que se joue, à petite échelle, la reproduction de l’ordre socio-économique.
On ne peut cependant pas faire classe de ce type de profil car derrière ces caricatures bien souvent utilisées comme éventail politique se cachent des réalités économiques très hétérogènes.1 Ce qui les rapproche n’est pas tant leur position matérielle exacte que leur habitus culturel et le sentiment d’appartenir à un espace social partageant des valeurs progressistes communes. Ces personnes clament volontiers leur appartenance à la gauche et adorent critiquer passionnément et de manière véhémente, toute personne identifiée de droite.
Pourtant, lorsqu’il s’agit de choix politiques concrets, notamment électoraux ou institutionnels, les décisions prises par ces individus restent souvent largement déterminées par leurs conditions matérielles : niveau de revenu, stabilité professionnelle, position sociale ou exposition relative aux différentes formes de domination. Cette tension implicite entre perception et réalité crée des différences internes entre ses membres et réinstaure, à sa manière, le rapport de classe traditionnel opposant le capital et le travail.
La traduction politique : le progressisme centriste
Cette configuration sociale trouve une traduction politique dans certains projets de centre gauche qui semblent naturellement s’adresser prioritairement à ces milieux culturels urbains.2
L’exemple d’Europe Écologie-Les Verts permet précisément d’illustrer cette dynamique. La figure de Marine Tondelier bénéficie aujourd’hui d’une forte sympathie dans ces espaces progressistes. Mais la sympathie que peut susciter une personnalité politique ne doit pas masquer une question plus fondamentale : à quelles couches sociales ce discours s’adresse-t-il réellement ?
Un progressisme qui hésite à nommer explicitement les structures de domination capitaliste trouve généralement un écho privilégié auprès de deux types de publics : les classes dominantes, qui n’ont aucun intérêt à une remise en cause profonde du système, et certaines classes intermédiaires relativement protégées des formes les plus brutales de la précarité.
Ces dernières peuvent elles-mêmes se diviser entre celles et ceux qui aspirent à rejoindre les positions dominantes et minimisent dès lors l’intensité des rapports d’oppression, et celles et ceux qui, souvent animé.es de bonnes intentions, restent insuffisamment politisés notamment sur les questions liées aux mécanismes structurels du pouvoir.
C’est dans cet espace que se déploie ce que l’on pourrait appeler un progressisme dépolitisé : un progressisme moral, fondé sur des valeurs et des affects, mais qui hésite à affronter frontalement les structures économiques et institutionnelles qui organisent les rapports de domination.
Cette situation pose aussi la question de la capacité de ce parti à maintenir sa cohérence dans un contexte politique qui semble exiger des positionnements plus fermes. La tension apparaît de plus en plus nette entre deux orientations : accompagner le système existant en cherchant à l’aménager à la marge, ou s’y confronter réellement afin de tenter d’en transformer les structures en profondeur. Dans un contexte de crises multiples, l’écologie politique ne peut plus éviter la question du rapport au néolibéralisme.
Dans ce cadre, rien ne garantit que le parti pourra durablement maintenir cet équilibre sans voir surgir des contradictions internes susceptibles, à terme, d’en rendre impossible la continuité. En s’appuyant sur des affects moraux sans analyser et critiquer frontalement les structures de pouvoir, le projet de Tondelier (et avant elle des différentes têtes de listes du parti) reste trop faible et superficiel pour être entendu de manière crédible dans le cadre de ces luttes, en tout premier lieu car il refuse d’analyser les affects d’extrême droite comme directement imbriqués et agités par le capitalisme néolibéral.
Il s’agit d’une instrumentalisation symbolique : les mobilisations émotionnelles qu’elle suscite ne suffisent pas à construire un projet réellement inclusif et capable de répondre aux enjeux matériels et sociaux de ces combats. Une écologie qui refuse d’affronter le capitalisme se condamne à en gérer les ruines.
La question de la recevabilité médiatique
Le traitement médiatique différencié au sein même d’EELV est à cet égard révélateur.
D’un côté, une figure consensuelle opposée à l’extrême droite, largement valorisée dans l’espace médiatique : Marine Tondelier. De l’autre, une personnalité portant un discours plus explicitement critique à l’égard du capitalisme et des élites conservatrices : Sandrine Rousseau, dont la réception médiatique est nettement plus conflictuelle.
Cette asymétrie interroge les conditions de recevabilité médiatique des discours écologistes et, plus largement, les limites imposées aux perspectives de transformation sociale.
Les discours politiques compatibles avec l’ordre économique existant trouvent plus facilement leur place dans l’espace médiatique. À l’inverse, ceux qui remettent en cause les structures de pouvoir dominantes rencontrent souvent des formes de marginalisation voire de violente disqualification.
L’impasse d’une politique uniquement anti-extrême droite
Une grande partie du progressisme centriste contemporain semble aujourd’hui se définir avant tout par son opposition à l’extrême droite. Dans un contexte de crise du capitalisme, les tensions sociales s’exacerbent et les structures de pouvoir cherchent à préserver leur stabilité. L’histoire montre que ces moments de crise favorisent l’émergence de forces autoritaires chargées de maintenir l’ordre existant.
Si l’on veut véritablement contenir l’extrême droite, il ne suffit pas d’en dénoncer les excès. De la même manière, répondre à la crise climatique ne consiste pas à poser des pansements sur un système profondément oppressif. Lutter contre l’extrême droite comme contre l’effondrement écologique supposent d’affronter le capital et d’organiser autrement la production : en premier lieu sortir l’énergie, le logement et les transports de la logique du profit, planifier la transition écologique à partir des besoins sociaux et non des marchés financiers, et organiser pour cela un transfert massif de ressources du privé vers le public.
Sans cela, le progressisme restera une posture morale incapable d’empêcher le durcissement qui accompagne les crises du système économique, car un capitalisme en crise génère de l’instabilité structurelle et l’autoritarisme en devient alors un outil de stabilisation. Une gauche qui refuse de rompre avec le cadre néolibéral renonce, de fait, à transformer la société.
Voir l’article numéro 1 de Utopies Matérielles : lutter contre l’extrême droite ne suffit pas.
Imaginer à nouveau la transformation sociale
L’un des effets les plus profonds du moment politique actuel est peut-être ailleurs : dans la difficulté croissante à imaginer des alternatives au système existant.
C’est précisément ça, la victoire de la droite, au sens du capitalisme néo-libéral : l’engourdissement de nos cerveaux a travers le prisme mesquin de la « rationalité », à un tel point qu’on en vient à faire les mendiants et les yeux doux pour obtenir deux (ridicules) pour-cents de taxe Zucman.
Il faut bien se rendre compte de ce que cela veut dire : la seule évocation de taxer à hauteur de deux pour-cents des capitaux détenus pas une infime partie de la population (et qui n’ont eu de cesse d’augmenter de manière infiniment plus que proportionnelle par rapport à la richesse globale3 ) et uniquement du fait de choix précisément politiques, déchaine les forces en place et fait passer celles et ceux relevant cette injustice, comme des extrémistes irrationnels dangereux, déterminé.es à couler le pays par leur irrationalité avide.
L’idée même qu’une autre organisation sociale pourrait être possible semble souvent disqualifiée au nom du réalisme ou de la rationalité économique. Naturaliser l’ordre économique est une stratégie politique redoutablement efficace. Cette impasse de pensée trouve un appui politique majeur dans les partis progressistes qui ont progressivement intégré le cadre néolibéral comme horizon indépassable. Les potentialités politiques se rétrécissent ainsi, tandis que les inégalités continuent de s’accroître. Dans un pays où des millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté4 et ou 350.000 survivent à la rue5, tandis que les grandes fortunes atteignent des niveaux historiques, la remise en cause frontale de ces déséquilibres devrait constituer une évidence politique pour tout projet politique progressiste ambitieux.
Pourtant, les propositions visant simplement à taxer marginalement les patrimoines les plus élevés suscitent déjà des réactions disproportionnées, comme si toute tentative de redistribution constituait une menace existentielle pour la société. Cette situation témoigne d’un renversement idéologique profond : les rapports de domination économiques deviennent invisibles, tandis que les discours critiques sont présentés comme excessifs ou irréalistes.
Or Marine Tondelier et son parti l’assument : Le capitalisme n’est pas un sujet, voir pire, il n’est pas le problème.6 C’est déjà omettre (volontairement ?) la racine du problème : Le capitalisme repose sur la croissance infinie et l’exploitation de ressources qui ne le sont pas, entrant ainsi naturellement en conflit avec les limites planétaires. Face à une crise systémique, la modération n’est pas prudence mais déni. Le changement véritable exige une rupture radicale et celle-ci ne se produira pas sans provoquer de bousculements majeurs, des secousses capables, au passage, de remettre en cause certains conforts établis, et même d’emporter avec lui les vestes vertes.
Être « radical » aujourd’hui, n’est pas une posture esthétisante, c’est simplement prendre au sérieux le monde pour ce qu’il est, soit une réalité objectivement insoutenable.
Conclusion
Si l’on veut comprendre la crise politique actuelle, il faut cesser de réduire la conflictualité à des affrontements électoraux et accepter d’interroger les structures économiques qui organisent nos sociétés. Tant que la gauche gestionnaire refusera d’articuler clairement une critique des rapports de pouvoir à un projet de transformation économique, elle laissera le champ libre aux dynamiques autoritaires qui prospèrent sur les crises du capitalisme.
La radicalité n’est pas un luxe idéologique : elle est la condition minimale de cohérence dans un monde traversé par l’explosion des inégalités, le retour des impérialismes guerriers et l’effondrement écologique. Si la gauche veut être à la hauteur de son nom, elle doit assumer un transfert massif de ressources et de pouvoir du privé vers le public, et rompre avec l’accumulation sans limites qui nourrit à la fois la crise sociale et la tentation autoritaire.
À force d’aménager le système plutôt que de le transformer, le Parti Socialiste et EELV ont fini par incarner une gauche d’accompagnement, incapable de s’opposer réellement aux logiques qui nourrissent à la fois les inégalités et l’extrême droite. Une gauche qui refuse de s’attaquer au cadre néolibéral ne peut prétendre combattre sérieusement les crises qu’il produit.
Qui se contente de gérer le capitalisme ne peut s’étonner de voir prospérer les forces qui en exploitent les fractures.
La cohérence exige aujourd’hui davantage que des valeurs : elle exige un changement de cap radical. Dans un monde marqué par l’explosion des inégalités, la multiplication des guerres et l’effondrement écologique, ce qui devrait être considéré comme extrême n’est pas le désir de rupture, mais bien la volonté de poursuivre comme si de rien n’était.
Notes
- Voir Jean-Yves Authier, Anaïs Collet, Colin Giraud, Jean Rivière et Sylvie Tissot (dir.), Les bobos n’existent pas, chapitre « Dynamique et diversité des classes moyennes dans la métropole parisienne », par Edmond Préteceille, Presses universitaires de Lyon, 2005, p. 119-150. ↩︎
- Voir Jérôme Fourquet, Sylvain Manternach pour la fondation Jean Jaurès : « Les ressorts du vote EELV aux élections européennes » ↩︎
- Observatoire des inégalités, « 2016-2022 : une envolée des revenus des ultra-riches », fondé sur France, portrait social, édition 2025, INSEE. ↩︎
- INSEE, « Niveau de vie et pauvreté en 2023 ». ↩︎
- Gouvernement français, Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (DIHAL), rubrique « Quelle est la situation du sans-abrisme en France ? », info.gouv.fr. ↩︎
- Marine Tondelier, Écologie politique, union de la gauche : Marine Tondelier face à L’Humanité, L’Humanité, décembre 2024. À la question « Faut-il la fin du capitalisme ? », Marine Tondelier répond : « Si vous voulez, faudra m’expliquer ce qu’on fait à la place. » ↩︎
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