Les municipales l’ont confirmé : une partie de la gauche préfère combattre la gauche de rupture plutôt que l’ordre néolibéral. À force de disqualifier, d’exclure et de redéfinir le “respectable”, elle ne prépare aucune alternative et elle contribue à rendre l’idée même d’une rupture impossible.
Une séquence municipale révélatrice
Il y a parfois des séquences politiques si grotesques qu’elles en deviennent pédagogiques.
Les municipales en auront fourni une de plus. À voir les directions de Place publique, du PS et d’une partie des écologistes rivaliser d’emphase pour expliquer que le problème décisif de la période serait encore et toujours LFI, on comprenait soudain beaucoup mieux le rôle qu’elles occupent dans le dispositif général. Non pas préparer une alternative, non pas construire un rapport de force contre l’ordre néolibéral, non pas défendre les classes dominées contre la brutalité du monde tel qu’il va, mais surveiller la frontière du dicible, distribuer les certificats de respectabilité, et rappeler qu’en France la gauche de rupture devra d’abord affronter la police politique de sa propre famille. Les tensions ouvertes au PS après les municipales ont rendu cette logique particulièrement visible : pour une partie de ses dirigeants, l’urgence n’était pas de reconstruire une force capable d’affronter la droite, mais de durcir encore la frontière dressée contre LFI.
Le système ne tient pas seulement par la droite
On se trompe souvent sur la manière dont un système se maintient.
On croit que la domination ne repose que sur ses défenseurs les plus visibles : la droite, le patronnat, les grands médias, l’appareil d’État. C’est vrai, bien sûr. Mais ce n’est pas suffisant. Un ordre social ne dure pas simplement parce qu’il réprime. Il dure aussi parce qu’il sait parler le langage de ses opposants, récupérer leurs valeurs, neutraliser leurs aspirations, et orienter le débat public pour produire en son sein une opposition inoffensive.
C’est là qu’intervient ce que certains aiment appeler la gauche de droite.
Cette gauche n’est pas de droite par son vocabulaire. Elle parle de progrès, de démocratie, de tolérance, d’Europe, d’ouverture, de minorités, de morale publique. Elle emprunte volontiers les valeurs du camp progressiste. Mais au moment décisif, elle se range toujours du côté de l’ordre économique existant. Elle accepte les règles fondamentales du néolibéralisme, de la mondialisation marchande et de l’alignement impérialiste. En d’autres termes, elle ne remet jamais réellement en cause la structure de la domination.
C’est pourquoi une grande partie de la propagande médiatique qui déferle actuellement s’adresse d’abord aux classes progressistes, donc à la gauche, alors même qu’elle émane d’antennes largement classées à droite. La mission de cette propagande est la suivante : empêcher à tout prix que ces classes pour lesquelles les affects progressistes comptent, se tournent vers une force de gauche réellement en rupture avec le néolibéralisme et l’alignement impérialiste. Il faut casser cette possibilité avant qu’elle ne devienne majoritaire. Et pour cela, rien n’est plus efficace que de faire passer cette gauche de rupture non pour une gauche trop radicale, mais pour une gauche indigne du nom même de gauche.
Saturer le débat public pour empêcher la pensée
Ces derniers jours, l’un des symptômes les plus achevés de cette inversion a été cette formule de Raphaël Glucksmann au micro de Benjamin Duhamel : « LFI n’est pas de gauche. »
Tout est là. Non pas contester une stratégie, un programme, des erreurs, ou des contradictions. Mais retirer à l’adversaire sa légitimité symbolique. Le faire sortir du cercle du respectable. Le désigner comme étranger au bien, au progrès et à la morale politique.
Cet appel à la morale qui sature le débat public est devenu une arme de neutralisation politique.
Elle surgit comme une sanction, jamais comme une exigence de vérité. Elle ne sert pas à regarder le réel, elle sert à empêcher qu’on le nomme.
La morale comme écran du rapport de puissance
Car enfin, la morale, ce n’est pas simplement distribuer des brevets de respectabilité sur les plateaux ou dans les studios. La morale, ce n’est pas seulement s’effaroucher du ton, du style ou des mots de l’adversaire. La morale, c’est aussi savoir dans quelle direction va le monde. C’est voir où se trouve la puissance. C’est tenter de comprendre dans quel sens va l’argent. C’est regarder qui domine, qui arme, qui bombarde, qui encadre le récit, qui possède les médias, qui fixe les limites du pensable. C’est comprendre que le monde occidental n’est pas une abstraction morale mais un bloc de pouvoir, avec ses intérêts, ses hiérarchies et ses appareils idéologiques.
Et c’est précisément à cet endroit que des figures comme Raphaël Glucksmann deviennent politiquement éclairantes.
Parce qu’elles parlent sans cesse au nom de la morale, du progrès, de la démocratie, de l’Europe, de l’humanisme, mais depuis des positions qui restent profondément compatibles avec l’ordre occidental existant. Soutien résolu à l’intégration euro-atlantique de l’Ukraine, appel à renforcer massivement l’effort de guerre européen, attachement au cadre politique et stratégique de l’Occident. Sa lecture du Proche-Orient est elle aussi structurée par la défense d’Israël face au Hamas, au Hezbollah et à l’Iran. La critique existe, mais elle reste encadrée : les violations du droit peuvent être dénoncées sans jamais remettre en cause les cadres idéologiques qui en garantissent la légitimité, même lorsque les crimes de guerre deviennent trop visibles pour être niés. Tout cela dessine non pas une politique de rupture, mais une politique d’adhésion au camp dominant.
Des principes justes… appliqués de manière sélective
Évidemment, toutes ces questions engagent des aspirations justes. Oui, il faut défendre l’émancipation du peuple ukrainien face à l’agression russe. Oui, il faut vouloir la sécurité des Israéliens comme celle des Libanais. Oui, il faut soutenir la liberté des Iraniens face à la brutalité de leur régime. Oui, chaque peuple doit pouvoir disposer de lui-même. Mais c’est précisément lorsque ces principes sont appliqués à géométrie variable qu’ils cessent d’être des principes pour devenir des instruments. Car si l’on ne mobilise le droit, la solidarité et l’indignation que contre certains ennemis officiels, et jamais contre les violences commises ou couvertes par le camp occidental, alors le discours moral ne tient plus. Il devient sélectif, donc suspect ; il devient stratégique, donc inaudible. Le seul langage universalisable, le seul qui puisse encore être entendu, est celui du droit international, de la diplomatie, de la paix, et de l’égalité stricte entre les vies. Sanctionner la Russie au nom du droit, très bien. Mais alors il fallait montrer la même exigence face à Israël lorsqu’il piétine ce droit depuis des décennies et face aux États-Unis lorsqu’ils imposent au monde leur loi par la force, les sanctions ou la guerre. Sinon, ce n’est plus une morale : c’est l’habillage éthique d’un rapport de puissance.
Une inversion politique : exclure la gauche de la gauche
Dès lors, voir cette personne retirer à LFI la qualité même de force de gauche relève d’une inversion presque comique, si elle n’était pas si grave.
Car enfin, qui a tenu ces dernières années en France une ligne parfois imparfaite, parfois contradictoire, mais globalement plus cohérente avec une certaine tradition humaniste, universaliste et indépendante de la politique française ? Qui a rappelé la centralité du droit international, dénoncé les massacres à Gaza plus tôt que la plupart des autres, refusé l’alignement pavlovien sur toutes les opérations de légitimation de l’ordre occidental, maintenu la question sociale au centre, et tenté de penser ensemble les différentes formes de domination plutôt que de les mettre en concurrence ? On peut discuter mille choses chez LFI. Mais on ne peut pas sérieusement nier que, sur bien des séquences récentes, c’est là qu’a survécu quelque chose d’une tradition française d’indépendance, de non-alignement, de souveraineté populaire et d’universalité concrète qui font précisément l’honneur de la gauche.
C’est peut-être cela, au fond, qui ne leur est pas pardonné.
Non pas d’avoir trahi la gauche, mais d’avoir refusé de réduire la gauche à la simple gestion morale de l’ordre existant. Non pas d’être sortis du progressisme, mais d’avoir essayé de lui redonner un contenu matériel, conflictuel et historique. Et c’est précisément pour cette raison que la violence symbolique qui s’est abattue contre ce parti a été si intense. Il fallait le délégitimer, l’isoler, le salir et le rendre infréquentable. Et cette violence n’a pas seulement été produite par la droite déclarée. Elle a été légitimée, relayée, raffinée, rendue socialement acceptable par toute une gauche de surveillance morale, dont Glucksmann est aujourd’hui l’un des visages les plus exemplaires.
Fabriquer une gauche compatible avec l’ordre
La stratégie ne consiste pas à contester un programme, des erreurs, ou des contradictions. Elle vise plutôt à retirer à l’adversaire sa légitimité symbolique. A le faire sortir du cercle du respectable. Le désigner comme étranger au bien, au progrès et à la morale politique.
Depuis des mois et même des années, les mêmes mots à propos de LFI reviennent en boucle : communautarisme, entrisme religieux, antisémitisme, clientélisme, dérives internes, hiérarchisation autoritaire, etc.
Qu’il puisse exister des débats réels sur certains sujets n’est pas la question. La question est : pourquoi ces termes sont-ils martelés chaque jour, par les médias dominants, le gouvernement, et une partie de la gauche institutionnelle, avec une telle intensité, et toujours dans le même sens ?
La réponse est simple : parce que ces mots activent des réflexes conservateurs chez un public qui se dit progressiste. Ils suscitent immédiatement l’aversion et le rejet.
Ils permettent de détourner une sensibilité morale légitime vers une fonction politique très précise : empêcher l’émergence d’une gauche de rupture. Il s’agit, d’une part, de bloquer toute alternative sérieuse au libéralisme et à l’impérialisme.
Et d’autre part, de fabriquer une gauche de substitution, compatible avec les intérêts du capital, avec l’économie de marché mondialisée, avec l’ordre européen tel qu’il existe, avec l’alignement géopolitique occidental, et même avec les intérêts américains quand ils se présentent sous les habits de la démocratie libérale.
Autrement dit : on propose aux classes progressistes une gauche acceptable, domestiquée, moralement valorisée, à condition qu’elle ne touche (quasiment) pas au partage réel du pouvoir.
Diviser les dominés pour neutraliser le conflit social
Car ce qui menace réellement les dominants, ce n’est pas la diversité des modes de vie ni l’évolution des mœurs en elles-mêmes.
Ce qui les menace, c’est une redistribution massive, une bascule de grandes quantités de capitaux privés vers le public, une réduction effective de leur pouvoir économique, médiatique et politique. C’est la remise en cause de leur capacité à se reproduire comme classe dominante. Dès lors, on comprend mieux pourquoi tant de thèmes dits progressistes sont aujourd’hui investis de manière aussi sélective.
Dans une société qui se libéralise sur les mœurs, les dominants peuvent parfaitement adopter le langage de l’ouverture, de l’inclusion et de la modernité, tant que cela ne menace pas leurs intérêts matériels. Mieux : ils peuvent s’en servir comme écran. Ils peuvent accompagner certains déplacements culturels pour mieux verrouiller toute transformation sociale profonde.
Les cibles désignées sont alors presque toujours des cibles faibles, fragmentées, exposées, sans pouvoir sur le capital.
On détourne la colère vers des figures de substitution, on déplace les rapports de domination. Au lieu de laisser apparaître le conflit entre classes dominantes et classes dominées, on fabrique des tensions latérales entre groupes subalternes, chacun sommé de voir dans l’autre une menace culturelle, morale ou sécuritaire.
Le procédé est toujours le même : opposer les dominés entre eux, fabriquer des paniques morales, substituer des conflits horizontaux à la conflictualité verticale. C’est précisément pour cela qu’il ne faut surtout pas abandonner la convergence des luttes. Car chaque fois que les dominés sont séparés, hiérarchisés ou montés les uns contre les autres, le bloc dominant respire. Chaque fois au contraire que la question sociale, la question antiraciste, la question démocratique, la question féministe, la question coloniale, la question écologique se rejoignent dans une même critique du pouvoir, alors c’est la reproduction même de la domination qui vacille.
Les affects progressistes ne valent que s’ils s’adossent à une critique de l’ordre économique et social. Faute de quoi, ils tournent à vide, se retournent les uns contre les autres, et finissent par nourrir le système qu’ils prétendaient combattre.
Une gauche devenue fonction du système
Le Rassemblement national, dans cette configuration, n’est pas une alternative au système. Il en est une pièce de circonstance, un appoint utile, un instrument de dérivation autoritaire. Mais le plus frappant, dans cette période, tient au rôle joué par les directions du PS, d’EELV ou de Place Publique, dont la pitoyable cacophonie a résonné encore plus fort que d’habitude pendant ces élections municipales.
Car en participant à l’ostracisation, à l’isolement et parfois à la criminalisation symbolique de la gauche de rupture, elles ne sauvent pas la gauche : elles aident la droite à détruire la possibilité même d’un projet de transformation.
Je me demande sincèrement si ces personnes ignorent réellement les effets de leurs positions, ou faut-il admettre qu’elles les connaissent parfaitement et les jugent acceptables dès lors qu’elles préservent leur place dans l’ordre existant ?
Mais dans les deux cas, le résultat est le même : à force de vouloir exclure la gauche de rupture du champ du pensable, elles menacent le projet progressiste lui-même. Car une gauche qui renonce à ce point à lutter finit toujours par devenir le supplément d’âme de la domination.
Et c’est précisément ce rôle que les forces du capital lui implorent aujourd’hui de jouer.
Ainsi se referme le cercle : la droite ne suffit plus à maintenir l’ordre, elle a besoin d’une gauche qui veille à ce que rien ne le menace vraiment.
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